Bouqui et Malice en plein 21ème siècle

Haïti ne sortira de sa tristesse que lorsque bouqui (bouki) et malice(malis) seront morts. En attendant, lequel des deux premiers citoyens du jour, représentants officiels de cette année 2019, moment de malice, de bouquinerie et d’avilissement, sera reconnu comme bouki ?

Comme c’est toujours le perdant qui porte le fardeau de la preuve, malheur à celui-ci car l’histoire s’en souviendra, et plus que jamais elle sera racontée pour deux autres siècles de conséquences potentiellement aberrantes.

Allons donc un peu dans le temps, nous rafraîchir la mémoire dans l’origine du ridicule, quoique nous vivions tous au quotidien ces histoires de Bouki et Malice, ainsi, peut-être que nous finirons par prendre conscience de notre état.

Je Plaide

26 Février 2019

Mike Joseph

Maurice Bricault, Contes créoles illustrés,
textes bilingues créoles-français, Paris, Agence de Coopération
Culturelle et Technique, 1976, 75 p.

Conte d’Haïti

Colombo de légumes
Colombo de légumes. Photo F.P.

Istwa Bouki ac Malis

Yon jou, Malis t-ap palé ac fiyansé Bouki. Li di li:

— M-ap paryé ac ou m ka monté sou do Bouki tancou m ta monté sou do chwal mwin.

Fiyansé Bouki estonmaqué, li di Malis:

— Sa pa cab fet.

— Sa pa cab fet ! M fè ou sèman m-ap fè li pyafé anba balcon lan, sinminn sa a pou pi ta.

— Tou sa sé jwet, mon chè Malis.

Dé jou apré, Malis al wè Bouki. Li di li rwa té invité li nan yon bal épi ta pral guingnin yon gran soupé anvan bal la.

Tandé li tandé mo soupé a, Bouki wè yon chay manjé dévan jé li, li coumansé révé, Ii fè jé li laj con jé frizé épi li di:

— Malis, ti frè mwin, minnin-m, non ?

— Sa pa cab fet, Bouki mon chè, yo pa invité ou.

— Inbin, ranjé sa, Malis, ou sé rwa nan dégajé muscad.

— Sa pa cab fet… sòf si… sòf si… min ou pap vlé fè sa m ta pral di a.

— Di-m li, non.

— Inbin, m ta monté sou do ou. Yon fwa nou rivé ca rwa a, ou ta wété sel la sou do ou épi ou ta antré nan lasal la tancou yon invité.

Bouki manqué pété nan po li lò li tandé paròl sa a, min lò li sonjé qui qualité manjé li ta pral pèdu, li di oui. Lò sa a, Malis di li soupé a sé pou nan landinmin. Bouki di:

— Inbin, n-ap wè dinmin.

Jou jou a, Bouki rivé ca Malis o pipirit chantan. Malis cozé on ti moman ac li épi li mété sel sou do li. Bouki plinn.

— Si on moùn tandé ou, li va di sé catrédral la mwin mété sou do ou.

Lò Malis mété quat jé pou li, Bouki plingnin ; li di li pa wè. Malis di:

— Sa pa fè angnin, ou va maché dret dévan ou.

Min lò Malis vlé mété brid ac mò pou li, li lévé cò li fésé a tè. Li rélé di y-ap casé dan li, qui inpòtan pou li pasé dé grinn jé li. Alafin, Malis volé sou sel la épi li mété zépon pou msyeu Bouki bondi tancou yon bet féròs.

— Non, quant a zépon an li pa ladan li !

— Sa w-ap di la a, mon chè, coté ou janm wè cavalyé san zépon !

— Inbin, pa ban-m cout zépon ancò, ou va fè-m rété la, m pa fè yon pa.

Avec sa, Bouki té continué maché ; li té minm on ti jan brodè. Min li té vini fatigué. O, o, on soel cout rouchin mété nanm li sou li. Bouki coumansé grinnin pété, li pété, li pété jouc sa caba.

— Non, Malis, non, afè fwet la pa té ladan li.

— Inbésil, coté ou conn wè cavalyé monté chwal san fwet !

Pòv Bouki, lit-ap sué tout sué nan cò li, li t-ap pèdu fòs.

Voup ! Li lévé tet li, li wè balcon cay fiyansé li qui t-ap pran lafrech. Lò sa a yon raj monté li, li mété pyafé, li soté, li ponpé, min bichi. Fiyansé Bouki minm qui tandé tout bri li t-ap fè yo couri gadé. Lò li wè sé Bouki qui té anba cout zépon, qui t-ap pasé brid sou cou anba balcon an, li pèdu connésans.

boule

L’histoire de Bouki et Malice

Un jour, causant avec la fiancée de Bouqui, Malice se vanta de pouvoir chevaucher celui-ci comme si c’était son propre cheval.

— C’est impossible, répondit la fiancée, indignée.

— Impossible ! Je vous jure de le faire piaffer devant votre balcon, pas plus tard que cette semaine.

— Allez, vous plaisantez, mon cher Malice.

Le surlendemain, bavardant avec Bouqui, Malice laissa entendre qu’il était invité chez le roi à un bal précédé d’un grand dîner. A ce mot, Bouqui, pensant aux plats succulents, ouvrit immédiatement les yeux, ronds comme des yeux de chouette.

— O Malice, Malice mon frère, emmenez-moi !

— C’est impossible, Bouqui. Voyons, vous n’êtes pas invité.

— Eh bien, vous arrangerez cela. A vous tout est possible, Malice.

— Impossible… à mois que… à moins que… Mais vous n’accepterez pas.

— Allez toujours.

— Voilà. Vous me serviriez de monture. Arrivé là, vous auriez vite fait d’enlever votre selle et de pénétrer dans la salle, comme un invité.

Bouqui refusa avec indignation, mais lorsqu’il pensa aux plats succulents qui allaient lui échapper, il accepta.

— A demain donc, dit Malice.

— A demain, répondit Bouqui.

Deux jours après, Bouqui s’amena de bonne heure. Après avoir causé un moment. Malice lui mit la selle sur le dos. Bouqui gémit.

— A vous entendre, dit Malice, on dirait que vous portez la Cathédrale!

Pour les œillères, Bouqui se plaignit de ne pas voir.

— Ça ne fait rien, vous irez tout droit devant vous!

Mais pour le mors, ce fut toute une histoire… Il se plaignit que cela lui cassait les dents auxquelles il tenait plus qu’à la prunelle de ses yeux. Enfin Malice, s’élançant sur la selle, enfonça les éperons. Son coursier bondit comme une bête féroce.

— Ah non, pour ça non ! Il n’avait pas été question d’éperons!

— Vous plaisantez mon cher. A-t-on jamais vu de cavalier sans éperons!

— Ne le faites pas une deuxième fois ou je ne marche plus!

Cependant, il se décida à trotter, d’une assez fière allure. Hélas! il ne tarda pas à se fatiguer. Un vigoureux coup de cravache le piqua jusqu’au cœur. Il répondit par toutes sortes de bruits venant du ventre…

— Non, non, non, Malice, il n’était pas question de fouet!

— Imbécile, il n’y a pas de cavalier sans cravache!

La pauvre bête suait à grosses gouttes et faiblissait de plus en plus. Soudain, Bouqui leva la tête et vit le balcon où sa fiancée prenait le frais. Alors l’énergie lui revint. Furieux du tour que lui jouait Malice, il se mit à piaffer, ruer, bondir, mais en vain.

Tout son manège n’eut d’autre résultat que d’attirer l’attention de sa fiancée. Et lorsque celle-ci vit Bouqui endurer les coups d’éperons et partir la bride sur le cou, elle en perdit connaissance.

(Adapté de Carl Brouard, “Le roman de Bouqui et de Malice” )

boule