J’AI RÊVÉ D’UNE PLANTE

J’ai pleuré pendant des heures
courbé sur l’une de ces branches-reposoir d’un arbre familier
à regarder ses feuilles ciselées en forme de cœur heureux

Quelque part dans un coin solitaire se trouve une pelouse ovale
d’un centième de la taille de ce cœur bien placé
que la tige d’armure protège contre le vent, la pluie et le soleil brûlant où se trouvent des choses cachées que l’on ne ressent pas

On m’a dit et appris ses vertus étoilées.

Tout d’un coup je me suis redressé, comme un oiseau surpris
comme l’aigle rhabillé de ses plumes revêtues, de son bec nouveau, plus dangereux que jamais,
prêt à fendre le ciel en maître des saisons et du ciel enneigé

De tout ce qu’on m’a dit de cette plante                                                    aux racines nombreuses, profondes et inodores                          presque absente sur la carte du monde
aux feuilles vertes en forme de cœur ciselé au bord,
elle s’offre à ceux qui la touchent du doigt et demande la caresse

Dans son lit-d’eau mouvant relié au continent
la voilà accotée sur un mur espagnol jaloux de sa fortune

Elle se laisse engloutir de pépins épineux, le jour comme la nuit
pour se réveiller en transe au lever du soleil
s’offrant à nouveau dans les bras de Neptune, le dieu des océans
l’heureux fils du dragon, qui s’amuse avec elle
la forçant à rendre son jus qui ne s’épuise point

l’ivre dégustateur commence un long voyage, le temps d’une cavalerie
qui ne s’arrêtera point que par un brusque détour

Cette soif de loup dans les tripes de ce dieu
transportée à l’extase dans sa queue infinie                                qu’aucun organe humain ne pourrait contenir                                          seule la plante aux pelouses, celle au bord ciselé,                                 ne se calme que lorsque la pleine lune fait jaillir les flots

La potion magique qu’elle lui tire de la veine                                         de plus en plus rigide, puissante et gonflée                                               se transforme en gouttes qu’elle recueille pour son cœur nouveau-né

Dès l’instant que les lèvres, les papilles et la crête auront tout savouré,
une odeur tendre et douce se répand aux parois de ces tiges tendues,
le corps frémit et laisse passer le parfum
que cachait cette pelouse mystérieuse dans ses entrailles touffues

J’ai cessé de pleurer, mais les larmes de mes yeux
continuent de couler en cascade sur mes joues                                 pour rejoindre un sourire qui invite à hurler de plaisir

Comment tout ce bonheur caché dans une feuille,dans une plante,     se laisse t-il découvrir au hasard d’un séjour, d’un tournant,
dans ce pays où presque tout est délit                                                    du tronc à l’arbre, de l’écorce aux bourgeons,                                      sauf aux feuilles épargnées

Résolu à ne plus m’enfermer au temple de l’ignorance
dans les ailes de l’autruche, de peur ou de raison                                j’ai condamné la porte, celle qui donne accès au grenier.                      J’ai verrouillé les sorties afin que les chauves-souris n’y pénètrent plus,
que les rats d’égouts déjà cloîtrés au sous-sol ne trouvent des orifices

Pour se rendre au jardin des feuilles en cœur
aux pelouses gustatives, à l’odeur de jasmin, d’armoise et de menthe
de tous les parfums du monde de mon Île, ceux qui séduisent avec grâce et douceur pour l’éclat des vertus, faut-il bien que le meilleur dans chacun sorte des pénombres de l’ego
pour couvrir les pelouses de ces feuilles ciselées
à l’abri de toutes les intempéries

s’il vous arrive un jour de suivre mes pas
je vous conduis tout droit au jardin du bonheur
où les feuilles ciselées s’offrent à tout venant
aux confins d’un récif aussi grand que la mer
qu’aucun matelot pirate ne pourrait approcher

Ce jour là, mon ami, apprêtez vos valises et dites adieux aux preux,  qui se laissent séduire par des aigles rendus
qui ont tant essayé mais ne connaîtront jamais le chemin                    qui mène au jardin des feuilles ciselées au cœur heureux

Laissez leur cette note, aux incrédules qui ont peur de nous suivre,
car ils ne verront jamais ce bien de paradis, juste à coté de l’enfer

Bienvenue dans le jardin au cœur ovale et solitaire, de pelouse verte  remplie de parfum que le monde ne connaît point.

CE JARDIN EST MON PAYS et s’appelle HAÏTI.

30 Avril 2020
Mike Joseph