J’AI TREMPÉ MA PLUME ET JETÉ MON FUSIL

J’AI TREMPÉ MA PLUME ET JETÉ MON FUSIL
Entouré de frères ennemis je ne peux ni tuer ni baisser pavillon. Plus d’une fois mes doigts tremblants ont frôlé la détente, leur faiblesse coutumière gonflée de sang précieux ne trouve pas d’appui pour saisir le point mort qui ferait du premier coup un aller sans recours. Ils savent mieux que moi combien je déteste la bagarre, me battre contre mon épiderme. Les potions africaines bien plantées dans mes veines s’enracinent et rejoignent leurs terres partout d’où elles viennent, de la Guinée au Congo et des tribus lointaines.
Le bras suspendu ma force s’épuise, le genoux fléchit sous le poids d’un soupir et mes frères ennemis me tournent le dos, disant tout bas que je ne saurais jamais tuer une mouche. Ils m’ont laissé là, seul à moi-même, et j’ai fini par comprendre que les armes n’étaient pas faites pour moi. Depuis, la seule arme que je traîne avec moi en bandoulière c’est ma plume. Contre mes frères ennemis qui n’ont d’état d’âme que pouvoir et fortune, crime et trahison, devrais-je souhaiter la mort ou bien le renoncement ? aucun de ces deux souhaits n’est point la solution tant et aussi longtemps que la faim, la soif et l’ignorance demeurent la cause voulue de leur dénuement. Devrais-je m’en vouloir d’être impuissant face à cette calamité ? Non ! tant que j’ai ma plume comme siège de travail, seul dans ma solitude à écrire des mots qui poignardent le destin. De ce nombre si petit que nous sommes, porté à l’agonie, perdu dans la foule qui se laisse emporter par le vent, plume en main et toujours aux aguets, viendront un jour les saisons attendues.
À qui vais-je transmettre mon arme, la seule dont l’esprit se sert pour DEFIER la bêtise, lorsqu’il n’existe plus de repère pour les corps assiégés ? À nos progénitures, nous les mains aux doigts tremblants, qui ne sauront non plus se servir d’un fusil face à leurs ennemis voisins, frères et amis, qui n’ont que faire du sang répandu qu’ils traversent avec tant de mépris, je laisserai tomber mon arme, ma plume de toujours, la ramassera qui l’aurait voulue.
Tant qu’il me reste une plume et la foi entre nous qui gardons l’espoir que c’est pas pour toujours que le monde est à l’envers, qu’un jour reviendront les quatre saisons du temps jadis, le temps des patriarches: quand le printemps fleurissait et calmait les nerfs engourdis par le froid, quand l’été s’habillait tout vert piqué de roses multicolores, quand l’automne frémissante de feuilles jaunes tardives ou précoces se laissait tomber aux pieds des amoureux dont le cœur était rempli de promesses, quand, enfin, l’hiver menaçant mais généreux, le bois s’allume de tout son feu ; je me tiendrai debout au portail pour accueillir les brebis, comme le font les bergers après une journée de broute.
Frères ennemis et amis d’aventures, ma plume vous salue.
22 Octobre 2021
Mike Joseph