LE TEMPS A BRÛLE-POURPOINT

LE TEMPS À BRÛLE-POURPOINT, SANS MÉNAGEMENT

Plongés dans un smartphone, une tablette, un laptop ou un cellulaire, enfants et adultes ne voient plus le temps passer. Le monde virtuel s’est installé avec une telle force à travers l’écran, que peu s’en faut de ce qui nous entoure, dont midi , minuit ne se querellent plus et se balancent au gré du vent. Pourvu que le signal internet soit à la hauteur de sa mission totalitaire, tout devient presque secondaire et est renvoyé sine die jusqu’à ce que sonne le train de la démesure. Souvent le compte est réglé et il est déjà trop tard pour fixer les dégâts. Il ne reste que du gratin de ce qui aurait du être un délicieux repas. Que ne donnerait-on pour une bonne nuit de sommeil car on n’arrive plus à dormir tôt, pour se réveiller à temps pour l’école, le travail, une urgence ou un important rendez-vous. Tout bascule vers un néant lumineux qui finit par donner l’impression que le soleil se trouve ailleurs que chez soi. Dans une chambre fermée, dans un salon, dans un bureau, c’est le cinéma, la scène permanente de tant de choses abstraites qui font rire et pleurer, comme si la vie entière a été transportée au loin, qu’elle s’est échappée, et qu’on essaie de la rattraper. On ne voit plus avec la même précision ce qui se passe autour de soi. Le jour et la nuit n’ont ni commencement ni fin. Désormais, sans commentaire, il fait jour ou il fait nuit. Est-ce bien ou mal ? On s’en fout. Et c’est déjà demain, on s’en fout. Il y a tellement de choses à retenir ou à appréhender, que la notion du temps n’est plus une option. Nos doigts sont devenus si habiles qu’ils remplacent toutes les mises en scène d’Hollywood, autrefois si précieux en chantier, pour un divertissement occasionnel. Ce n’est plus le cas maintenant. A longueur de journée ou de la nuit, c’est le spectacle ouvert à n’en plus finir. Entrée libre à gogo et à rabais, les spots publicitaires ont déjà payé pour l’assistance.

Les histoires de lune et de soleil ne se racontent plus. tous les rêves se font à l’ordinateur. Ce que l’on a vu les yeux rivés sur l’écran se transforme en vision profonde jusqu’au plus profond de nous-mêmes, et constamment chemine vers un univers de fantasme où tout devient la seule réalité dans un monde de sombre dilettantisme. La lumière constante de l’écran nous fait oublier la douceur du soleil et celle d’une lune de miel au bord de la mer à minuit. La source de l’imaginaire en a pris un coup et l’inspiration intime fait grand défaut. Elle est remplacée par le suggestif d’une multitude de voix où se perd l’écho de la raison et des souvenirs précieux. Car tout se confond, sans interdit, sans frontière, sans contrainte légale. La voie est libre et va jusqu’à l’infinie. Le monde à venir est là devant nous. On le connaît déjà avant même qu’il se précise. En photocopie. Ses images captives nous remplissent d’orgueil et de satiété, à bout portant et en différé. Il n’est point nécessaire d’élaborer un lendemain prudent.

Que se passera t-il dans vingt ans, quand tout le monde aura perdu l’usage du défi, l’instinct primeur, qui nous incitait à vouloir soulever le couvercle de l’inconnu, de l’infini ? Est-il encore possible de remettre l’horloge à sa place, d’ajouter les douze autres chiffres qui font de vingt quatre heures une journée entière pleinement réussie ? Cela nous aiderait peut-être ou sûrement à nous réconcilier avec le temps, avec nous-mêmes, à mettre les points sur les i, non sur une tablette mais dans une dictée bien adressée à la génération suivante. Le temps reviendrait à sa mesure, et les zombis cesseraient de faire peur aux vivants. La potion magique n’aura été en effet que ce virus informatique injecté depuis déjà presqu’un demi siècle dans le sang de l’humain, qui continue de faire des ravages au nom de la science. L’espérance de vie qui avait été considérablement menacée, j’jusqu’à sa plus simple expression, reviendrait à sa valeur naturelle, métronome, car les fonctions physiques des sens biologiques et du cerveau retrouveraient leur quota et administreraient leur autorité.

L’homme ne reviendra pas au stade de maladies qui l’emportaient dans la tombe avant d’atteindre l’âge de la maturité. Mais à trente ans il sera déjà plus vieux que ses parents et ses ancêtres lorsqu’ils avaient son âge.
Pendant qu’il en est encore temps, reprenons nos roues et nos septes afin que la vie redevienne cette source d’inspiration, de rêve et d’illusion tangible quand l’existence allait bon train.

Faisons de nous-mêmes des heureux pleins d’enthousiasme et de vigueur, debout dans les champs; à l’abri d’un futur sidéral où l’être humain en général ne sera que robot, une matière stérile, gavé de pilule magnétique, au profit d’un seigneur messianique qui prétendrait être un envoyé du ciel pour sauver le nouveau monde.

« Réveillez-vous » semble avoir disparu… alors réveillons-nous avant qu’il soit trop tard.

Je Plaide
20 Décembre 2021
Mike Joseph