Le Bourgeois paysan

LE BOURGEOIS PAYSAN

À ceux qui ne le savent pas, la bourgeoisie ou le bourgeois est un état d’âme, une réalité pas du tout banale. C’est une façon de voir la vie dans le sens de la hauteur. Savoir accueillir les circonstances avec grandeur et stoïcisme, planer au-dessus des choses et des êtres pour mieux les apprécier ou les distinguer, prendre sa distance avec les banalités, tout ceci fait partie de la mentalité bourgeoise. D’ordinaire, la classification de cette catégorie favorise sa mésinterprétation lorsqu’on se réfère à la couleur de la peau. Nous comprenons fort bien le rapport mal conçu que l’on associe à la bourgeoisie, selon lequel un bourgeois est le plus souvent celui qui a la peau claire et les cheveux lisses. Mais ce préjugé vient du fait que l’argent et les apparats sont pour certains des signes évidents de richesse et du même coup de valeur presque absolue. Il est peut-être rare de rencontrer sur son passage un paysan bourgeois, à la peau d’ébène, au cheveu crépu à l’allure de poivre. Mais à vouloir en trouver ça soulage de certains préjugés quand les circonstances le favorisent. Chez nous en Haïti, le dicton est tranchant et radical sur ce sujet : nèg riche sé bourgeois, bourgeois pauvre sé nèg. C’est très sévère comme critique, mais cela démontre que le défi est levé contre ceux qui voulaient imposer la bourgeoisie comme une marque de couleur. L’incident est clos.

Ce bourgeois paysan est souvent de la famille des grands dons et possède certainement des moyens qui lui donnent aussi l’allure d’un aristocrate. Cette allure étant nécessaire pour convaincre la société qu’il n’a pas emprunté sa cuirasse et son statut, il l’impose à bon droit à qui ose le défier ou ne pas lui reconnaître l’accès aux choses habituellement interdites à ceux qui lui ressemblent. Malheureusement l’instruction lui fait souvent défaut, ce qu’il essaie toujours de cacher avec une certaine élégance ou frustration, mais qui arrive à percer de l’intérieur comme des ailes d’oiseau prêt à s’envoler au moindre bruit. Relativement, c’est notre bourgeois à nous, le bourgeois paysan, et nous en sommes très fiers.

Un intellectuel de la race des vipères eut à dire ceci de nos bourgeois paysans : « Le rural, quel que soit le degré de sa culture, possède toujours un demi ton qui le distingue. » Quelle critique acerbe ?

D’un point de vue conscient et juste, voici notre réponse à cette méchante diatribe : ce demi ton en question, pour nous les vrais fils d’Haïti, tous fils et filles de paysans, fait toute la valeur et la richesse de notre pure race et du terroir haïtien. N’est-ce pas ce tempérament du bourgeois paysan qui donne de la couleur à nos vacances, à notre riche personnalité et à nos rêves de patriarche ? Enfin, ils savent, les bourgeois paysans, envoyer leurs enfants s’éduquer partout dans le monde, pour mettre au pas ceux qui les traitent à tort de bossales ou de quantités négligeables. Dans le fond, le bourgeois paysan ou le paysan tout court représente davantage la terre et le pays que le citadin. Ce dernier passe son temps à rêver d’un pays qu’il a hérité, mais qu’il n’arrive pas à nourrir.
De ses complexes et préjugés, il ne fait que le détruire de jour en jour. Tandis que ce n’est pas le cas pour le bourgeois paysan. À revers, le civilisé, quel que soit le degré de sa culture, possède un ton qui le distingue ; et ce ton, c’est celui de la honte et du déshonneur, car il entraine le monde, notre monde, à sa perte.

Je Plaide
02 Octobre 2022
Mike Joseph